Sans titre

Par Gabriel Champagne

 

S’il est vrai que l’essentiel est invisible pour les yeux, tout ce qui existe nous montre toute autre chose qu’un fantôme. De leurs yeux fermés, les hommes n’accordent d’importance qu’à ce qui ne les transperce pas, vivant avec aisance dans un univers d’acier inoxydable et de belles carrosseries… On se maquille, on s’habille avec les mains meurtries des enfants de l’autre côté du soleil, on boit la vie d’êtres qui déjà survivent, on crie à la gloire; regardez-moi, je viens d’accomplir quelque chose d’important, car dans une boîte mon image est projetée, et sur moi les yeux sont rivés, le but de la vie est accompli ! Vive la fortune et le succès!

 

On s’intéresse plus aux masques prisonniers dans cette boîte qu’à ce qui, demain, grandira.

 

S’il est vrai que l’essentiel est invisible pour les yeux, dans notre tête cette affirmation est comme un rêve oublié, mais s’est-on réveillé? Ou est-ce le sommeil soudain qui nous attire dans ses méandres?…

 

Et certains, assis à leur bureau, entourés de tonnes et de tonnes de papiers, voient bien que nous dormons, ils le voient! Mais ils ne se réveillent pas car oh! que le sommeil est doux. Restons bien assis et pensons : mais pourquoi du comment de qu’est-ce qui d’où cela vient-il pensons réfléchissons ces questions sont essentielles, on se les pose depuis 400 ans mais bon pourquoi ne pas continuer, c’est si bien de dormir assis sur sa chaise et d’écrire des mots en attendant qu’on se réveille, un jour…

 

À eux je dis non au pourquoi du comment, je leur dis : debout sur tes jambes! Cours, danse, vole, nage, vis! De même que ce n’est pas l’image d’être en train de boire de l’eau qui étanche la soif, je dis que concrètement l’action est à la porte de l’abstraction.

 

Parce que le sommeil qui nous prend tous est si fort et doux à la fois… Il est partout : dans l’amour de l’amant, les rêves futurs, l’érudition, les désirs...

 

S’il est vrai que tous nous dormons, je souhaite que demain nous puissions parler de liberté.

 

S’il est vrai qu’homme je suis et que frères et sœurs vous êtes… Pouvons-nous n’ouvrir ne serait-ce qu’un œil, car ce sommeil n’est ni profond ni réparateur : c’est un sommeil profondément superficiel.

 

Mais voilà qu’à notre porte sonne enfin une force oh! et quelle force! Voilà qu’elle n’attend même pas qu’on l’accueille et qu’on lui ouvre la porte, la voilà déjà chez soi et la voilà déjà qui court, elle ouvre toutes les portes et la voilà juste à côté, au pied… De notre lit.

 

Cette force, elle est arrivée avec peinture, scène, mouvements, instruments de musique.

 

S’il est vrai qu’il existe une telle force, il est vrai alors qu’un jour nous nous réveillerons avec dans l’esprit plus rien qui nous passe dans les mains, que les images d’un univers magique et les sons d’une musique mélancolique.

 

QUAND ELLE EST AU PIED DU LIT DES FOIS ELLE CRIE, ET EN SURSAUT JE ME RÉVEILLE, ET EN SUEUR JE ME RÉVEILLE, ET EN PLEURS JE ME RÉVEILLE : MAIS QUE FAISAIS-JE TOUT CE TEMPS À DORMIR, À RÊVER DE GRANDEUR, D’UNE MAISON SUR MARS, DE TOUT L’ARGENT DU MONDE, DE RÉMUNÉRATION DE QUANTIFICATION JE COMPTAIS JE COMPTAIS TOUT CE TEMPS, JE NE COMPTAIS CERTAINEMENT PAS DES MOUTONS. Et mes pleurs emplissent ma chambre, je glisse en eux comme dans une rivière.

 

ET

 

LE

 

SOMMEIL

 

REVIENT

.

Mes yeux se ferment sur les pleurs et recommencent alors la comptabilité, les achats de fin de semaine, les beaux habits, la belle coiffure et tralala!

 

Cette force, quand elle me réveille, me fait sentir grand comme le monde.

 

S’il est vrai que cette force existe, je l’appellerais danse, théâtre, musique, poésie, peinture;

 

S’il est vrai que cette force existe, lorsqu’elle m’ouvre les yeux, elle me fait voir que la vie n’est ni sommeil ni songe : elle est musique. Intangible, éthérée imperceptible à l’œil.

 

La vie… estunemusique.

 

Quand on chante une chanson, la planète tourne

Car les sons seuls sont des moteurs

Car le monde change quand on le compose

La vie est une musique

Une ligne brisée sur un électrocardiogramme

Qui ne nous montre pas les nouvelles constructions de l’heure

Mais bien les intensités et variations d’énergie

Ouvrons donc nos yeux

Et écoutons les merveilles

De ce que j’appelle la vie.

 

Je n’ai, pour définir la vie, que quelques mots appris durant mon sommeil : crescendo, sforzando, ritenutto, fortississimo, do, ré, la dièse, sol mineur 7 bémol 5, la pathétique 1er mouvement, Pierrrrrrrrrotttt!

 

Ces mots, réalité impalpable, intouchable, irrémunérable et absolument inquantifiable.

 

Mais tout ce qui est musique, danse, théâtre, poésie et peinture dort avec nous. On en rêve! Ô combien on en rêve! Mais dans notre sommeil, ils sont polis et chromés, assemblés dans une image fixée par ceux qui sont sur leur bureau : oui, certains de ceux-là passent leur sommeil à tout figer.

 

Mais à quoi bon écrire tous ces papiers dans son sommeil, quand les lira-t-on que nous donneront-ils? Et eux de répondre : je ne sais trop, mes papiers je les lis, et ceux qui écrivent des papiers les lisent aussi, ils ne nous servent que nous, les dormeurs écriveurs de papiers.

 

Si l’essentiel est invisible pour les yeux, tous, nous pensons.

 

(Crescendo)

Nous pensons que.

 

Pensons que fermer

 

Nous

 

Les yeux

 

Permet nous yeux

 

L’essentiel

 

Voir

 

De

 

QUEFERMERLESYEUXNOUSPERMETDEVOIRL’ESSENTIEL

 

 

 

 

DA CAPO AL FINE

 

 

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