L'architecte

Par Jean Patrak

 

Page blanche.

Trait par trait, s'esquisse...

L'âme d'une ombre nouvelle.

Je vous présente l'Architecte.

L’Architecte n'est pas mon invention, mais il est mon personnage.

Il est un créateur, mais davantage le créateur de la création; le métacréateur.

Bien qu'il ait parfois des besoins physiques et alimentaires, l'Architecte se nourrit exclusivement d'idées.

Ce sont elles qui éclairent son regard lorsque la noirceur tombe sur le peuple. Ce sont elles qui, une fois la nuit levée, dessinent sous la lumière lunaire les lignes d'une révolution constante. Il ouvre a porte de l'imaginaire.

« La révolution ou la mort. » Inscrit-il au bas de sa page.

 

Pierre par pierre. Lettre par lettre.

 

D'abord, la fondation. L'Architecte est pluriel et nous sommes l'Architecte. Nous redonnons vie à la pierre à laquelle on s'accroche par la seule envie de la surpasser. Ainsi prend forme l'Avant-garde. Nous sommes les gardiens de ce qui viendra après.

 

Lettre par pierre. Pierre à lettre.

 

Nous sommes l'Architecte et nos plans sont dessinés. Bienvenue dans un temple autogéré.

Mais quel sera notre symbole?

Qu'inventera encore notre naïveté, celle sans laquelle rien ne se passerait jamais à l'humanité?

Ne vaut-il pas mieux qu'elle implose plutôt qu'elle meure d'ennui?

 

Nous n'en somme qu'au mystère, qu'au rêve et son espoir, celui dont nous regarnit notre naïveté, celle de croire en notre progrès et notre potentiel.

Mais naïveté n'est pas toujours illusion. L'illusion est notre art, la naïveté notre foi.

 

Et lorsque les rêves ont une forme, l'Architecte devient poète. La poésie est de taille devant ce projet, car elle permet de pousser l'imaginaire du possible au-delà des arbres et des clochers.

 

Pierre par litres. Lyre à prière.

 

Devant un monde qui ne vit que par-dessus plusieurs couches de morts modernes depuis trop longtemps;

Devant un monde théâtral qui se cache derrière les images cadavéreuses, plein projecteur sur le passé;

Devant les chaînes que nous sentons se resserrer autour de notre gorge plus avance le rêve des artistes;

Chaque jour, nous contemplons notre obstacle, une grosse baraque visqueuse. Notre peau tremble.

 

La vie vieillit en Occident en s'oxydant. S'implante au-dessus de la révolte du passé des tours, des murs et des caméras de surveillance. « Surtout souriez, priez, creusez! » disent-ils d'une autorité malsaine. Et alors que nous creusons notre tombe, la forteresse se couvre d'un toit sombre au dessus de nos têtes. Dans un entremêlement de fils et de briques, nous étouffons bien lentement, bien confortablement. L'air peine à remplir nos petits esprits créateurs. L’Architecte perd la tête en se l'arrachant lui-même, dans l'espoir fugace de se réveiller quand même. Et il joue au ballon avec.

 

Pierres à lèpre. Pleutres à terre.

 

Sentir que chaque jour est peut-être notre dernier souffle.

Sentir que la folie ne sauve rien.

Sentir qu'il y a dans la naïveté le nuage que l'on ne saurait attraper...

 

La liberté se cache sous de nombreux visages pendant que nous oublions à quoi ressemble le nôtre. C'est dans l'oubli que s'efface le combat...

-

 

Et si nous nous souvenions? Et si, de mémoire et de lumière, nous tentions d'écrire notre dialogue avec le Temps, où l'on en refuse l'esprit suicidaire? Ne pas se battre n'est-il pas s'accorder le droit de sauter quand il faut s'accrocher?

 

Ainsi, faisons tomber les murs à coups de masques pour que jaillisse à la lumière de la chute notre vraie visage, celui d'êtres créateurs libres et fiers. À chacun notre pierre colorée. Nous bâtirons notre mur sur lequel nous danserons ensemble.

Nous sommes êtres poétiques, entre nos vers résonnent notre résistance et notre courage.

 

Mot par mot. Fragment par fragment.

 

À trait de calligraphie audacieuse, l'Architecte a composé en vers les plans d'un lieu. Maintenant, les pieds au sol, notre combat est de lui donner une vie, un souffle propre et créatif.

 

Bâtir relève aussi de la patience, mais en voici une première pierre.

Un premier fragment.

Une première étincelle.

Manifestes 

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